D’impératifs en imprévus, d’impondérables en incontournables, la vie de tous les jours prend parfois des allures de course contre la montre. Pas le temps de s’épanouir, d’approfondir, de méditer : juste celui de circuler, de survoler, de réciter. C’est l’injonction permanente à la nouveauté, au mouvement, au tourbillon… Toujours plus vite, toujours plus flou, toujours plus fou !
Mais au-delà des modes de l’époque, le bon réflexe ne serait-il pas de retrouver, de temps à autre, le goût de la lenteur, du calme, de la contemplation ?
De renouer avec ce plaisir essentiel de la déambulation, du cheminement, de la promenade ? Plus de trois siècles avant notre ère, Aristote ne créait-il pas sa propre école fondée sur l’art de la conversation philosophique en se promenant…
Et pour se balader en toute quiétude, loin des tumultes des temps modernes mais au plus près de ses aspirations profondes, quoi de mieux qu’un parc ou qu’un jardin ?
Dans l’imaginaire de l’homme, les parcs et jardins évoquent des havres de paix, préfigurant même, dans de nombreuses civilisations, l’idée du paradis originel. Des jardins suspendus de Babylone aux parcs contemporains en passant par les jardins mauresques ou médiévaux, à l’italienne, à la française ou à l’anglaise, l’Histoire est là pour nous rappeler que, si la nature est essentielle à l’équilibre de la planète, elle l’est tout autant à l’équilibre… de l’homme !
Les innombrables parcs et jardins de Midi-Pyrénées illustrent bien ces liens esthétiques, scientifiques et culturels tissés entre l’homme et la nature. Connus ou cachés, imposants ou graciles, ces sites offrent autant d’occasions au visiteur de se plonger dans des mondes exotiques ou des époques antérieures. Mais au fait, à quand remonte la présence de parcs et jardins dans notre région ?
D’abord, rappelons que l’on distingue traditionnellement les jardins potagers, des jardins d’agrément, conçus pour le plaisir des yeux et de la promenade.
Pourtant, jusqu’au Moyen Âge, on mélange fréquemment fleurs et fruits, cultures potagères et plantes grimpantes, puits et gloriettes… C’est à partir du XVIe siècle en Italie, du XVIIe en France, que le clivage se produit.
Bien que toutes les demeures maintiennent nécessairement un jardin utilitaire, les maisons les plus nobles les relèguent en deuxième accès et s’entourent alors d’allées régulières, de broderies de buis, de bassins et jets d’eaux…
En cette époque classique, le jardin doit en effet servir l’image de la demeure et asseoir la position sociale de son propriétaire. Il est aussi un trait d’union entre le bâtiment et son environnement naturel, tant d’un point de vue intérieur qu’extérieur.
Bien entendu, en Midi-Pyrénées comme ailleurs, ce type de jardin d’agrément reste l’apanage des familles les plus cultivées et aisées : cultivées puisqu’il s’agit de se montrer ouvert aux influences extérieures et à l’aspect artistique et esthétique du jardin ; aisées car la tonte, la taille, le fleurissement et l’entretien d’un beau jardin de 10 à 20 hectares requièrent le travail à plein-temps de deux à trois jardiniers…
Au fil du temps, les tendances évoluent. À la fin du XVIIIe siècle en Angleterre, sous l’influence d’expéditions maritimes menées à travers le monde, le parc paysagé fait son apparition. Après l’époque des jardins réguliers dits « à la française » vient le temps du jardin irrégulier et romantique dit « à l’anglaise ». Ce dernier se distingue aussi par ses « mix borders », massifs de fleurs mélangées toujours aussi prisés de nos jours.
Du reste, en matière de jardins, les influences ont tendance à s’additionner, comme en témoigne l’éclectisme des parcs contemporains. Cette ouverture stylistique s’appuie également sur un choix d’essences de plus en plus vaste. Jadis composée principalement de chênes, de hêtres et de frênes, la végétation européenne s’enrichit de nombreuses nouvelles variétés.
Si l’Angleterre est à l’origine, au début du XIXe, d’un engouement certain pour les arbres exotiques, la venue d’espèces allogènes n’est pas une nouveauté. Sait-on par exemple que le platane, symbole, s’il en est, du midi de la France, est un produit d’importation ? Avant d’abriter terrasses gasconnes et boulodromes tarnais, cet arbre fut rapporté d’Orient au XVIIe siècle puis acclimaté. Mêmes origines lointaines pour le cyprès ou le marronnier, qui font aujourd’hui partie intégrante de l’identité paysagère de la France.
À l’inverse, on croit souvent que l’oranger fût importé du sud, quand il est en réalité originaire de l’Asie du sud-est ! Au XVIIIe siècle, il était de bon ton, dans la grande aristocratie de la région toulousaine, de posséder son orangeraie.
Les pieds d’orangers étaient acheminés via le Canal du Midi pour être disposés dans des parterres, le long des maisons nobles. Plantés dans des bacs, car ces plantes fragiles, peu adaptées à nos climats, devaient impérativement être rentrées à la saison froide.
Le chic ? Servir à vos convives des oranges en hiver ! Le comble du chic ? Servir à vos convives un sorbet aux oranges en été ! Pour imiter cette mode en usage à la Cour, les nobles aménageaient dans leur jardin une glacière, construction circulaire à demi enterrée, alimentée en glace des Pyrénées et servant à la conservation des denrées périssables. Une sorte d’ancêtre de l’actuel réfrigérateur… mais en moins répandu cependant !
L’industrialisation et le développement des grandes villes viennent distendre les liens entre l’homme, qu’il soit riche ou modeste, et le jardin, qu’il soit esthétique ou vivrier. À Toulouse, le Jardin Royal, premier parc public de la ville puisque sa conception remonte à 1754, fut créé, sous l’impulsion de Mondran, par dix mille paysans chassés de leur campagne par la misère.
Non loin de là , l’aménagement, poursuivi au XIXe siècle, de vastes allées rectilignes et plantées en lieu et place des anciens remparts de la ville, et rayonnant autour de l’actuel « Grand Rond », offrent à tous les citadins, de longue date ou fraîchement installés, un peu de campagne en ville. On retrouve de nos jours ces boulevards ombragés dans la plupart des préfectures midi-pyrénéennes.
Témoignage plus récent de l’attachement de l’homme urbain à la nature, le renouveau des jardins familiaux ou partagés offre un nouvel outil d’éducation à l’environnement. Des parcelles sont attribuées à des familles sur des critères sociaux. Lieux de production où l’on cultive aussi bien les fruits et les légumes que les valeurs de solidarité, de connaissance et de respect, ces jardins sont aussi conçus comme des lieux de rencontre, de participation et de cohésion sociale.
Les implications sont également économiques, sanitaires et environnementales puisqu’il s’agit aussi de sensibiliser le public, notamment les nouvelles générations, à une approche raisonnée de l’alimentation, en incitant à la consommation de produits de saison et de région.
Cette prise en compte de la variable environnementale se retrouve aussi à l’échelle paysagère, puisqu’un nombre croissant de parcs et jardins adaptent leurs nouvelles plantations et leurs modes d’entretien (arrosage limité, recyclage des déchets verts en compost, utilisation d’engrais naturels…) au regard de critères de développement durable… sans parler de la contribution des parcs et jardins à la préservation de la biodiversité, végétale, et partant animale.
Le chant des oiseaux, le bourdonnement des insectes… autant d’autres raisons de ne pas rompre avec les charmes et les bienfaits de la promenade chers à Aristote !