Région Midi-PyrénéesRégion Midi-Pyrénées, l'action en vrai

Il était une fois…

La Grande Guerre en Midi-Pyrénées

Août 1914 - l’heure est à la mobilisation. Partout dans la région, les témoignages décrivent une atmosphère ambivalente : il y a bien les acclamations patriotiques saluant les cortèges de mobilisés, mais ces moments d’exaltation n’occultent pas totalement la sourde angoisse qui s’empare rapidement des esprits. Pour autant, à l’arrière, la vie doit continuer coûte que coûte. Car si le départ des hommes a repoussé au lendemain les préoccupations d’ordre matériel, les problèmes resurgissent rapidement.

Les hommes en âge de travailler étant mobilisés sur le front, il faut trouver une solution pour cultiver les terres de cette région alors essentiellement agricole. Sinon, comment pourvoir aux besoins des familles et, surtout, répondre aux réquisitions en faveur de l’armée ?

À la fin du mois d’août 1914, si la moisson de blé a été pour l’essentiel engrangée lors de la mobilisation, il reste encore à préparer les vendanges puis la récolte du maïs. Ce sont les femmes qui, aidées par les enfants, les adolescents et les vieillards, assument donc le rôle habituellement dévolu aux hommes en plus de leurs propres tâches quotidiennes. La solidarité fonctionne à plein, d’autant plus que beaucoup de chevaux ont été réquisitionnés. Puis, assez rapidement, les femmes comprennent qu’il faudra également assurer les labours du printemps suivant…

Le boom de l’industrie militaire

Car dès l’automne 1914, l’illusion d’une guerre courte s’effondre. Elle s’annonce désormais longue et coûteuse en hommes et en matériel. L’arrière et notamment la région Midi-Pyrénées, épargnés par les combats, n’en sont pas moins impliqués. La volonté d’installer des usines stratégiques le plus loin possible du front, qui s’étale au Nord et à l’Est de la France, favorise en effet l’implantation d’établissements travaillant pour le secteur de la défense dans le Sud du pays. Les départements de l’actuelle région Midi-Pyrénées, comme les Hautes-Pyrénées, grâce à une bonne liaison ferroviaire avec l’ensemble du territoire national, vont ainsi constituer un véritable complexe militaro-industriel.

Un véritable complexe militaro-industriel se développe à l’arrière du front.

L’Arsenal de Tarbes va prendre une ampleur tout à fait extraordinaire. La guerre, dès les premiers combats, consomme en effet une quantité prodigieuse d’obus et suppose donc un énorme saut quantitatif tant pour la production que pour la manutention et le stockage. De 2 437 personnes tous services confondus au 1er août 1914, les effectifs de l’Arsenal atteindront ainsi les 16 000 employés au tournant des années 1916-1917. Grâce à l’hydroélectricité, de puissantes usines d’explosifs sont par ailleurs créées tant à Pierrefitte qu’à Lannemezan (La Grande guerre et l’arrière, José Cubero).

À Toulouse, les industries d’armement se développent sur des espaces vierges en bordure de Garonne, à proximité de quartiers « populeux », pouvant fournir les effectifs ouvriers indispensables. À la demande du ministère de l’Armement, la plupart des industries métallurgiques toulousaines existantes se convertissent également dans la fabrication de matériel de guerre.

Mais la Grande Guerre marque surtout les débuts de l’aéronautique dans la Ville rose. Les premiers ateliers aéronautiques sont installés au Pont des Demoiselles puis à Montaudran par Pierre-Georges Latécoère, qui possédait déjà des ateliers de chaudronnerie et de fabrication de wagons. Métallurgistes, menuisiers et ouvriers du textile sont alors recrutés pour fabriquer en série des centaines d’avions baptisés « Salmson » et destinés à la toute nouvelle armée de l’air (La nouvelle histoire de Toulouse, sous la direction de Michel Taillefer).

Les industries non prioritaires à la peine

Si la guerre donne un sérieux coup de fouet à l’industrialisation de la région, elle porte, dans le même temps, un coup d’arrêt à certaines industries considérées comme étant moins indispensables que l’armement. Le bassin de Mazamet, et notamment la filière du délainage, souffre tout particulièrement.

La faute notamment à la perturbation des transports, tant maritimes que terrestres : dans le fret, la priorité est donnée à l’alimentation et aux produits nécessaires aux usines d’armement. Par ailleurs, le coût du transport et des assurances devient prohibitif. En conséquence, les stocks de peaux de mouton s’accumulent dans les pays d’origine et n’atteignent plus le bassin mazamétain.

Il faut pourtant tenir compte des besoins de l’armée : les usines sont donc contraintes d’abandonner quasiment toute production pour les civils et ont désormais le souci de récupérer le moindre bout de laine : sabrages, bourre de filature, déchets de trieuse, balayures d’étendoir, laines de mégisserie… (Cinq siècles de travail de la laine, Mazamet 1500-2000, Rémy Cazals)

À Villemur-sur-Tarn, l’entreprise de pâtes alimentaires Brusson Jeune, en plein essor avant la guerre, connaît elle aussi la pénurie de matière première mais aussi de main-d’œuvre qualifiée… Dans ses lettres envoyées à son fils André Brusson, mobilisé sur le front, Gabrielle Rous explique ainsi qu’elle a dû s’improviser caissière : « J’aime assez mon nouveau métier, mais il absorbe tous mes instants. Je te dirai maintenant que je signe par procuration ; ton père m’a donné cette marque de confiance que je ferai tous mes efforts pour conserver et accroître constamment. »

Les femmes à l’usine

De fait, entre 1914 et 1918, les femmes participent activement à l’effort de guerre par leur emploi dans de nombreuses entreprises. Dans certaines usines, telles que les usines textiles de Castres et Mazamet, la conserverie alimentaire Raynal-et-Roquelaure à Capdenac-Gare, le travail des femmes n’est pas une nouveauté. Mais les déficits cumulés de main-d’oeuvre imposent progressivement une embauche croissante des femmes dans l’industrie lourde, la métallurgie ou encore les fabrications d’armements divers.

Dans les usines de guerre à Toulouse, à la fin de l’année 1917, 11 531 ouvrières sont ainsi réparties entre la Poudrerie, la Cartoucherie et l’Arsenal (Le travail des femmes dans les usines de guerre de la France méridionale, Marie Llosa). Ces « munitionnettes », comme on les appelle alors, sont soumises à des conditions de travail très difficiles. Les accidents sont plus nombreux qu’avant la guerre et l’utilisation de produits toxiques pour les munitions engendre des maladies aux conséquences désastreuses sur les femmes enceintes, ainsi que des décès.

Pour autant, lorsque les premières grèves se déclenchent, dès 1916, les revendications des ouvrières sont quasi uniquement salariales. Indispensable, le travail des femmes n’en est en effet pas moins discriminé : dans un contexte inflationniste inédit depuis la création du franc germinal en 1803, leur salaire ne suit pas et, pire, il a tendance à diminuer plus fortement que celui des hommes.

Affectés spéciaux, immigrés et prisonniers de guerre

Ces hommes, ce sont d’une part les « affectés spéciaux », ces ouvriers qualifiés qui ont été envoyés au front avant d’être réquisitionnés pour travailler à l’arrière, notamment dans la métallurgie. Toujours militaires, ils sont particulièrement surveillés et peuvent être renvoyés au front au moindre écart. Au total, 500 000 hommes sont ainsi mobilisés à l’arrière sur l’ensemble du territoire français. Mais cela ne suffit toutefois pas à combler la pénurie de main-d’oeuvre.

C’est pourquoi la France va faire un appel inédit à l’immigration étrangère et coloniale, provoquant la rencontre d’étrangers encore inconnus, et ce jusque dans les campagnes midi-pyrénéennes. Les Kabyles et les Marocains viennent travailler dans différents sites relevant de la défense nationale, tandis qu’on répartit les Indochinois entre les arsenaux de Toulouse, Castres et Tarbes ainsi qu’à la Poudrerie nationale.

On fait également travailler les soldats allemands prisonniers de guerre. Aux yeux de la population locale, ils restent l’ennemi mais ils ne sont pas dangereux. On admire d’ailleurs leur discipline et leur rendement au travail. À partir de 1917, on fait appel à une main-d’œuvre jusqu’alors inexploitée bien que disponible depuis le début de la guerre : les internés civils « ressortissants de puissances ennemies », qui sont regroupés au sein du camp de Garaison, dans les Hautes-Pyrénées depuis 1914. Ce sont pour la plupart des travailleurs immigrés austro-hongrois, arrivés en France depuis de nombreuses années et en âge d’être mobilisés. Lorsqu’ils en font la demande – toute contrainte est exclue – ces derniers sont alors placés chez un employeur et reçoivent, en contrepartie, un modeste salaire.

Cohabitation entre les populations locales et les « Français étrangers »

Le brassage des populations en Midi-Pyrénées va encore s’accentuer avec l’arrivée des premiers réfugiés originaires des départements du Nord et de l’Est, occupés par les Allemands ou militairement menacés. La France de 1914 n’est qu’un pays récemment unifié sur le plan culturel et beaucoup de Français ne sont encore pratiquement jamais sortis de leur village (Les réfugiés de guerre dans la société française (1914-1946), Philippe Nivet).

La présence des réfugiés suscite alors un contact inattendu, involontaire et prolongé entre des groupes issus de régions éloignées sur les plans géographique, économique et culturel. Les différences linguistiques, notamment, rendent les relations entre les deux groupes difficiles, particulièrement quand l’un ou l’autre, voire les deux, parlent encore en patois. Ainsi de la région toulousaine où, à l’époque, les échanges se font essentiellement en occitan. Les réfugiés apparaissent alors être, aux yeux des « locaux », comme des « étrangers français ».

La vie à l’arrière au rythme des nouvelles du front

On l’a vu, cette cohabitation est loin d’être la seule difficulté rencontrée pendant la guerre par la population de l’arrière : hausse du prix des denrées, manque de certaines comme le sucre, réticences à donner son or à l’emprunt… Mais la vie à l’arrière est surtout rythmée par les nouvelles du front. Le facteur prend pendant la guerre une importance inhabituelle.

On a des bonheurs qui feraient la désolation des jours ordinaires

Les silences et les contradictions de la presse étant assez vite perçus par la population, qui finit par ne plus croire les journaux, les lettres des « poilus » deviennent source collective d’informations. « La lettre d’un soldat appartient à tout le monde », écrit ainsi l’Ariégeoise Marie Escholier dans son journal de guerre, publié bien plus tard sous le titre Les saisons du vent. « On a des bonheurs qui feraient la désolation des jours ordinaires », dit-elle encore, évoquant cette mère radieuse de savoir son fils prisonnier en Allemagne.

Retour progressif « à la normale »

Alors forcément, l’annonce de la victoire par une dépêche officielle, le 11 décembre 1918 vers 11h45, provoque une explosion de joie dans la région comme partout en France. Alors que les cloches sonnent à toute volée, on sort spontanément dans la rue pour fêter l’événement.

Toutefois, pour les familles très endeuillées, ce débordement d’enthousiasme est fort mal vécu. Surtout, il n’y a pas de « retour à la normale » immédiat : les soldats restent mobilisés et ne vont rentrer chez eux que progressivement, à partir de l’hiver 1919. Une démobilisation qui s’accompagnera d’ailleurs, dans la région, de nouvelles difficultés : celle de l’emploi ou encore de la reconversion des industries de guerre.

L’une d’elle va toutefois largement tirer son épingle du jeu grâce à un homme, Pierre Georges Latécoère. À la fin de la guerre, pour lui, la reconversion des appareils militaires est toute trouvée : c’est dans le transport du courrier qu’ils gagneront leur salut. Le 25 décembre 1918, à peine plus d’un mois après que les canons se sont tus, l’industriel prend place à bord d’un chasseur Salmson désarmé et ouvre lui-même le premier tronçon, de Toulouse à Barcelone. L’aviation civile est née. Pour la région, c’est une nouvelle aventure qui commence.

Un ouvrage de référence

500 Témoins de la Grande Guerre, ouvrage collectif dirigé par Rémy Cazals, publié par les Éditions midi-pyrénéennes, 2013, 496 p., 130 illustrations, couverture dessinée par Tardi.

Cet ouvrage de référence au niveau national tient compte de la découverte récente des carnets et correspondances des combattants, des civils et civiles issus des catégories populaires longtemps ignorées. Il a un fort ancrage dans la région Midi-Pyrénées par ses auteurs, et fait connaître cultivateurs, ouvriers, artisans, employés de bureau, instituteurs, médecins de nos huit départements il y a 100 ans.